Apprentissage et désillusions, partie 1 de 2
Je vous ferai grâce de mes turpitudes lycéennes dans le détail. Simplement parce que ces années vous sembleraient d’un ennui mortel tellement elles ne différaient en aucune façon de la jeunesse de tout un chacun.
C’est au lycée que j’approfondis les joies de la concupiscence et de la sexualité. Mes hormones n’en pouvant plus, j’eu tôt fait d’abandonner mes grandes ambitions et mes vues sur Mme Lanvaux, qui manifestement ne craquait pas tant que ça sur mon style. Les avances de Natasha se faisant de plus en plus insistantes, je n’avais pas pu résister ce mercredi après-midi-là, alors miraculeusement seul dans les vestiaires homme du gymnase quand elle se présenta devant moi uniquement vêtu de lunettes (et vous connaissez à présent l’effet que peut me procurer la vision d’une paire de lunettes chez une femme).
Après Natasha, puisque les amours à un tel âge prennent rarement le temps de mûrir, il y en eût bien d’autres. Des Sylvies, des Lolas, des Maries... Mais toutes autant qu’elles étaient, lorsque j’en parlais d’un air vaguement désintéressé à mes rares amis, je les nommais « des Natashas ». ( Oui, j’ai encore trouvé une Natasha. Elle est très gentille…) Ce qui peut vous montrer l’intérêt que je leur portais (et qui, également, vous expliquera le prénom d’un des personnages ayant eu le plus de succès dans mes romans –mais nous y reviendrons bien plus tard).
J’ai mentionné plus haut que je n’avais alors que peu d’amis pour la simple raison que ma vanité alors n’en acceptait qu’un nombre limité. Je n’étais pas impopulaire pour autant, bien au contraire. C’était de moi que venait cette brutale barrière qui m’empêchait de tisser des liens plus étroits avec mon entourage. Et quand bien même ce mur trouvait parfois une porte dérobée pour un ou deux rares élus, je me surprenais (sans aucune honte alors) à les considérer plus comme « lecteurs » que comme véritables camarades. Je leur donnais en approbation des manuscrits, des nouvelles courtes, ou parfois même des devoirs.
Voilà une de mes fiertés en ce temps-là. Un domaine qui me tenait bien plus à cœur que toutes les Natashas de l’établissement. Je tentais par tous les moyens de me faire un lectorat. Confier mes écrits à de vagues connaissances pour, le lendemain, fébrile, attendre leur avis impartial (et les mépriser intérieurement s’il leur arrivait de ne pas apprécier) était une chose, mais avoir de fidèles dévoreurs de ignes, des fans assidus à qui je ne demandais rien si ce n’est de me couvrir de louanges était mon fantasme secret.
Alors je peaufinais tous mes textes, tous mes rendus. J’essayais tant bien que mal de les rendre passionnants. En Anglais, en Philo, en Histoire (prenant garde de ne plus m’attirer les foudres du professeur), et parfois même en Math… Cela fonctionnait assez bien, assez même pour que ma copie fût attendue avec impatience chaque semaine par notre professeur de Français afin de la lire devant toute la classe, tel un recalé de la comédie française, théâtralisant plus que de raison (pour une explication de texte sur les intentions de Rousseau dans ses Confessions, cela pouvait paraître déplacé, vous en conviendrez). Tout était ainsi prétexte à conquérir les foules. Même le fameux devoir de l’inestimable M Larrieux fut une véritable récréation pour lui. Afin d’échapper à une plus que probable seconde punition, j’oubliais ma désinvolture et mon agitation, et glissais dans le nombre exact de pages demandées, et dans un style assez consensuel je le confesse, toutes les études habituelles et le cursus strict pour arriver à se faire publier. Bien que j’en oubliasse volontairement les passages les plus croustillants (tel que « se battre incessamment tous les jours pour que quelqu’un en ce bat monde veuille bien vous témoigner un semblant d’intérêt ») et que, Ô ironie, mon chemin prit une toute autre tournure que celle décrite dans mes lignes, le proviseur me félicita et me demanda de ne pas perdre ma verve.
Je publiai aussi certains textes dans le journal du lycée, mais ceux-ci étaient loin d’être la priorité de notre rédacteur en chef, qui les reléguait en dernière page quand ils n’étaient pas tout simplement oubliés à l’impression (comprenez par là, dans la corbeille à papier du local de la photocopieuse).
Mon coup d’éclat, toutefois, fut d’être le premier (du moins à ma connaissance) à publier une nouvelle à épisodes sur toilettes publiques. Ce fut un étonnant succès.
Pour tout vous expliquer, un jour alors que, tranquillement assis dans les toilettes hommes et tout en laissant faire la nature, je lisais les joyeuses inscriptions qui ornaient magistralement les murs, je me dis que ces textes futiles et incompréhensibles devaient figurer parmi les plus lus de tout le lycée. Simplement parce que le décor et l’activité que vous imposait le lieu encourageait à la distraction par tous le moyens (je n’entretenais pas alors ces rapports étranges aux toilettes que vous découvrirez bien plus tard).
J’eus alors l’idée d’écrire sur la porte le début d’un récit d’horreur (un de mes plus grands regrets aujourd’hui est de n’avoir conservé aucune copie), ayant un grand numéro 1 pour tout titre, et laissant le loisir au lecteur en plein effort de lire la suite dans un autre de ces lieux de recueil du lycée. Le tout étant, bien entendu, réalisé dans l’anonymat le plus total (je n’avais pas vraiment envie d’une punition sur l’importance de faire ses besoins dans un lieu visuellement sobre).
Ce fut un franc succès. Dès le début, je réalisai que des inscriptions de félicitations entouraient mon bloc de texte. Tous ceux qui avaient fait l’effort de poser leurs yeux sur mon histoire avaient semble-t-il apprécié, et généralement les mêmes lettres se retrouvaient à grands renfort de flèches : Où est la suite. Tel un immense jeu de piste, mes fans devinrent de plus en plus nombreux à suivre mon conte horrifique (qui parlait de vampires, si je me souviens bien). J’eus même le plaisir intense de surprendre une conversation en salle d’étude, entre (et c’était la le plus surprenant) un garçon et une jeune fille en salle d’étude.
« Alors, tu as lu le numéro 4, demanda le garçon.
- Non, répondit la fille. J’ai trouvé le 5 dans les toilettes près des salles de bio. J’ai attendu que la cloche sonne pour que tout le monde entre en cours. Il me manquait un bout mais j’ai pas pu résister, j’ai lu la suite.
- Le 4 est dans les toilettes du hall. J’en suis au 5 aussi. Quand ils trouvent le cercueil du vampire vide. J’ai pas encore trouvé la suite. Je sais pas s’il l’a écrit.
- Y’a Olive, le gars qui est à côté de moi en Anglais, qui a fait une liste avec l’ordre exact et les salles. Il en a pas manqué un. Je la lui demanderai. »
(À la réflexion, peut-être que je devrais essayer de retrouver cet Olive…)
Bref, tel une secte tantaculeuse, je me faisais tous les jours de nouveaux adeptes. Mais je ne faisais lire aucun de mes textes à ma famille. Et surtout pas à ma mère. Il faut dire que le fossé s’était un peu creusé entre nous depuis l’épisode de cette lettre mystérieuse.
Vous vous demandez toujours ce qu’il y avait bien pu être inscrit sur ce bout de papier-là. J’ai attendu vingt ans pour le savoir, vous pourrez bien attendre quelques pages.
