mercredi, juin 15, 2005

Apprentissage et désillusions, partie 1 de 2

Je vous ferai grâce de mes turpitudes lycéennes dans le détail. Simplement parce que ces années vous sembleraient d’un ennui mortel tellement elles ne différaient en aucune façon de la jeunesse de tout un chacun.
C’est au lycée que j’approfondis les joies de la concupiscence et de la sexualité. Mes hormones n’en pouvant plus, j’eu tôt fait d’abandonner mes grandes ambitions et mes vues sur Mme Lanvaux, qui manifestement ne craquait pas tant que ça sur mon style. Les avances de Natasha se faisant de plus en plus insistantes, je n’avais pas pu résister ce mercredi après-midi-là, alors miraculeusement seul dans les vestiaires homme du gymnase quand elle se présenta devant moi uniquement vêtu de lunettes (et vous connaissez à présent l’effet que peut me procurer la vision d’une paire de lunettes chez une femme).
Après Natasha, puisque les amours à un tel âge prennent rarement le temps de mûrir, il y en eût bien d’autres. Des Sylvies, des Lolas, des Maries... Mais toutes autant qu’elles étaient, lorsque j’en parlais d’un air vaguement désintéressé à mes rares amis, je les nommais « des Natashas ». ( Oui, j’ai encore trouvé une Natasha. Elle est très gentille…) Ce qui peut vous montrer l’intérêt que je leur portais (et qui, également, vous expliquera le prénom d’un des personnages ayant eu le plus de succès dans mes romans –mais nous y reviendrons bien plus tard).
J’ai mentionné plus haut que je n’avais alors que peu d’amis pour la simple raison que ma vanité alors n’en acceptait qu’un nombre limité. Je n’étais pas impopulaire pour autant, bien au contraire. C’était de moi que venait cette brutale barrière qui m’empêchait de tisser des liens plus étroits avec mon entourage. Et quand bien même ce mur trouvait parfois une porte dérobée pour un ou deux rares élus, je me surprenais (sans aucune honte alors) à les considérer plus comme « lecteurs » que comme véritables camarades. Je leur donnais en approbation des manuscrits, des nouvelles courtes, ou parfois même des devoirs.
Voilà une de mes fiertés en ce temps-là. Un domaine qui me tenait bien plus à cœur que toutes les Natashas de l’établissement. Je tentais par tous les moyens de me faire un lectorat. Confier mes écrits à de vagues connaissances pour, le lendemain, fébrile, attendre leur avis impartial (et les mépriser intérieurement s’il leur arrivait de ne pas apprécier) était une chose, mais avoir de fidèles dévoreurs de ignes, des fans assidus à qui je ne demandais rien si ce n’est de me couvrir de louanges était mon fantasme secret.
Alors je peaufinais tous mes textes, tous mes rendus. J’essayais tant bien que mal de les rendre passionnants. En Anglais, en Philo, en Histoire (prenant garde de ne plus m’attirer les foudres du professeur), et parfois même en Math… Cela fonctionnait assez bien, assez même pour que ma copie fût attendue avec impatience chaque semaine par notre professeur de Français afin de la lire devant toute la classe, tel un recalé de la comédie française, théâtralisant plus que de raison (pour une explication de texte sur les intentions de Rousseau dans ses Confessions, cela pouvait paraître déplacé, vous en conviendrez). Tout était ainsi prétexte à conquérir les foules. Même le fameux devoir de l’inestimable M Larrieux fut une véritable récréation pour lui. Afin d’échapper à une plus que probable seconde punition, j’oubliais ma désinvolture et mon agitation, et glissais dans le nombre exact de pages demandées, et dans un style assez consensuel je le confesse, toutes les études habituelles et le cursus strict pour arriver à se faire publier. Bien que j’en oubliasse volontairement les passages les plus croustillants (tel que « se battre incessamment tous les jours pour que quelqu’un en ce bat monde veuille bien vous témoigner un semblant d’intérêt ») et que, Ô ironie, mon chemin prit une toute autre tournure que celle décrite dans mes lignes, le proviseur me félicita et me demanda de ne pas perdre ma verve.
Je publiai aussi certains textes dans le journal du lycée, mais ceux-ci étaient loin d’être la priorité de notre rédacteur en chef, qui les reléguait en dernière page quand ils n’étaient pas tout simplement oubliés à l’impression (comprenez par là, dans la corbeille à papier du local de la photocopieuse).
Mon coup d’éclat, toutefois, fut d’être le premier (du moins à ma connaissance) à publier une nouvelle à épisodes sur toilettes publiques. Ce fut un étonnant succès.
Pour tout vous expliquer, un jour alors que, tranquillement assis dans les toilettes hommes et tout en laissant faire la nature, je lisais les joyeuses inscriptions qui ornaient magistralement les murs, je me dis que ces textes futiles et incompréhensibles devaient figurer parmi les plus lus de tout le lycée. Simplement parce que le décor et l’activité que vous imposait le lieu encourageait à la distraction par tous le moyens (je n’entretenais pas alors ces rapports étranges aux toilettes que vous découvrirez bien plus tard).
J’eus alors l’idée d’écrire sur la porte le début d’un récit d’horreur (un de mes plus grands regrets aujourd’hui est de n’avoir conservé aucune copie), ayant un grand numéro 1 pour tout titre, et laissant le loisir au lecteur en plein effort de lire la suite dans un autre de ces lieux de recueil du lycée. Le tout étant, bien entendu, réalisé dans l’anonymat le plus total (je n’avais pas vraiment envie d’une punition sur l’importance de faire ses besoins dans un lieu visuellement sobre).
Ce fut un franc succès. Dès le début, je réalisai que des inscriptions de félicitations entouraient mon bloc de texte. Tous ceux qui avaient fait l’effort de poser leurs yeux sur mon histoire avaient semble-t-il apprécié, et généralement les mêmes lettres se retrouvaient à grands renfort de flèches : Où est la suite. Tel un immense jeu de piste, mes fans devinrent de plus en plus nombreux à suivre mon conte horrifique (qui parlait de vampires, si je me souviens bien). J’eus même le plaisir intense de surprendre une conversation en salle d’étude, entre (et c’était la le plus surprenant) un garçon et une jeune fille en salle d’étude.
« Alors, tu as lu le numéro 4, demanda le garçon.
- Non, répondit la fille. J’ai trouvé le 5 dans les toilettes près des salles de bio. J’ai attendu que la cloche sonne pour que tout le monde entre en cours. Il me manquait un bout mais j’ai pas pu résister, j’ai lu la suite.
- Le 4 est dans les toilettes du hall. J’en suis au 5 aussi. Quand ils trouvent le cercueil du vampire vide. J’ai pas encore trouvé la suite. Je sais pas s’il l’a écrit.
- Y’a Olive, le gars qui est à côté de moi en Anglais, qui a fait une liste avec l’ordre exact et les salles. Il en a pas manqué un. Je la lui demanderai. »
(À la réflexion, peut-être que je devrais essayer de retrouver cet Olive…)
Bref, tel une secte tantaculeuse, je me faisais tous les jours de nouveaux adeptes. Mais je ne faisais lire aucun de mes textes à ma famille. Et surtout pas à ma mère. Il faut dire que le fossé s’était un peu creusé entre nous depuis l’épisode de cette lettre mystérieuse.
Vous vous demandez toujours ce qu’il y avait bien pu être inscrit sur ce bout de papier-là. J’ai attendu vingt ans pour le savoir, vous pourrez bien attendre quelques pages.

mardi, mai 17, 2005

Ch 1. Mon Waterloo, partie 2 de 2

Petit homme chauve, les yeux démesurément grossis par la focale de ses lunettes, M. Larrieu était de ces personnes qui portait la gentillesse en étendard. Elle était certainement inscrite dans ses gènes. Si ce type se mettait un jour dans une colère noire, vous n’auriez que deux choses à faire. Premièrement guetter le ciel, car les cavaliers de l’Apocalypse ne tarderaient pas à y apparaître, tant ce genre de manifestation chez un Monsieur Larrieu ne pourrait être qu’annonciateur de fin du monde. Deuxièmement, et il s’agit là d’un conseil bien plus avisé et réaliste, vous auriez tout intérêt à courir. Loin et vite. Car quand quelqu’un contient sa rage toute une vie pour n’afficher que ce masque de sympathie presque caricatural, vous ne pouvez vous attendre qu’à une véritable explosion létale et écumante.
Pour l’heure, le principal affichait son visage le plus radieux. Un bon point.
« Asseyez-vous, Monsieur… Damon, dit-il après avoir consulté son agenda.»
De toutes les petites habitudes ridicules que l’ont peut recenser chez le commun de mortels, celle-ci figure en haute place dans mes préférées. Cette façon de chercher mon nom dans ses papiers, connotant ainsi qu’il a trop de rendez-vous pour se souvenir de tous, et qu’il voit trop de personnes pour reconnaître mon visage… Le plus comique étant qu’il venait très certainement de griffonner à toute vitesse ce rendez-vous improvisé avant que je n’entre dans son bureau, averti je ne sais par quel moyen par Mlle Lanvaux. Elle l’aurait appelé depuis son portable ? En plein cours ? Simplement pour un devoir ? Si le personnel enseignant se mettait à fonctionner en réseau, où allait-on ?
« Bien, votre professeur m’a mis au courant de ce qui venait de se passer… Comme vous savez, j’accorde une grande importance à l’enseignement et plus particulièrement… »
Je n’écoutais déjà plus, je regardais ses lèvres bouger, le son parvenait bien à mes oreilles, mais mon cerveau lui refusait l’entrée. Je le fixais entre les deux yeux, à cet endroit bien spécifique en dessus du nez qui fait penser à votre interlocuteur que vous le regardez dans les yeux, quand bien même vous vouliez vous en dispenser.
« … donc si vous vouliez bien me donner l’objet du délit… »
Ouf, je rattrapais la conversation à un point décisif. Je lui tendai le papier et, tandis qu’il parcourait des yeux la pièce à conviction, je replongeai dans ma rêverie camouflée.
Je n’arrivai pas à sortir de mon esprit le visage de ma mère… Je revoyais la scène… Je descendais les escaliers, mon sac, sur le dos, prêt à quitter la maison. Des sanglots féminins attirèrent mon attention vers la cuisine. Ma mère étant la seule représentante du beau sexe, noyée dans le flot de testostérone dans lequel mes deux grands frères et moi baignions, il ne pouvait s’agir que d’elle.
Je m’approchais doucement. Rémi avait un appartement près de sa fac et Olivier partait plus tôt pour rejoindre sa petite amie de l’époque. J’étais donc seul témoin de l’attitude pour le moins inhabituelle de ma mère ; elle qui, d’habitude, était plutôt une femme forte et…
« Bien, cela n’est pas bien méchant, dit le principal calmement. C’est amusant et pas trop mal écrit. Bien évidemment, c’est aberrant sur un point de vue…
- Historique, je sais. Je ne voulais pas…
- Le problème ne vient pas de ce que vous vouliez ou pas, mais plutôt du fait que votre professeur (il regarde dans à nouveau dans ses papiers) …Mlle Lanvaux, a trouvé votre attitude irrespectueuse. Elle a demandé un devoir sérieux et en réponse, vous lui rendez une mascarade.
- Ce n’est pas une mascarade, je…
- Que voulez-vous faire, jeune homme plus tard ?
- Romancier, lui répondis-je sans l’ombre d’une hésitation, désignant mon devoir du menton.
- Hum, fit-il dans un sourire. Et j’imagine que vous savez exactement quoi faire pour le devenir…»
Je n’avais pas envie de répondre. L’image de ma mère en pleurs me revenait sans cesse en mémoire. Elle avait une lettre à la main. Une enveloppe, sans adresse ni timbre, était en lambeaux sur la table. Quoi qu’il y eut d’écrit pour la mettre dans cet état, elle avait préféré alors passer sa colère sur le contenant plutôt que sur le contenu. Je lui demandai, dans le crétinisme le plus absolu dont on use dans ces moments-là, si ça allait. Elle leva ses yeux sur moi, et prononça les mots que je ne l’avais alors jamais entendue prononcer jusque là. Elle me dit…
« Donc je me vois contraint de vous donner une punition, lança M. Larrieu. Vous verrez, cela n’est rien d’insurmontable pour vous, je pense. »
Je commençai alors intérieurement à me rebeller. Avant que je n’ai pu ouvrir la bouche, le proviseur avait déjà rédigé l’intitulé du devoir imposé.
« Vous allez me dire ce que vous voulez précisément faire plus tard, comment vous vous voyez dans l’avenir, et quelles démarches vous allez entreprendre pour le devenir. Vous aurez deux semaines avant de me… »
Je m’insurgeai. M.larrieu avait peut-être la gentillesse codée dans ses gènes, moi mon ADN arborait alors plutôt fièrement les allèles de l’orgueil et la vanité.
« Une punition ? A moi ? Est-ce qu’on a demandé de faire une punition à Socrate ? Est-ce qu’Hemingway a du rédiger en trois partie ce qu’il allait devenir ? Est-ce que… euh (je me retrouvai à court d’exemple) Stephen King…euh…
- Je vous revois dans deux semaines, donc, Monsieur Damon. »
j’avais beau protester, il restait impassiblement assis, un sourire aux lèvres, et inscrivait déjà notre prochaine entrevue dans son agenda.
Je sortais troublé de son bureau. Moins pour le devoir, ou pour mon énervement feint, que pour le souvenir des mots de ma mère ce matin-là…
« C’est… ton père… »

samedi, avril 23, 2005

1. Mon Waterloo. partie 1 de 2

« Un drapeau claquait au vent dans le décor de plaine désertique. Le ciel était si bas qu’on aurait juré pouvoir attraper les étoiles une à une. La lune, pleine, omniprésente, dominait la scène et l’éclairait presque comme en plein jour.
Au milieu des tentes de toile, une silhouette sombre se mouvait. Parfois très rapide, comme courant sur la pointe des pieds, parfois lente, aux aguets. Mais toujours sans un bruit. Manifestement, elle connaissait son trajet par cœur, et laissait peu de place à l’improvisation dans ses mouvements. Elle parvint à l’entrée de la plus grande des tentes, celle sur laquelle se dressait le drapeau aux couleurs de l’Empire. La silhouette se figea devant une autre, bien plus massive. Quelques monts furent chuchotés, puis toutes deux disparurent dans les replis du tissu.
A l’intérieur, trois hommes étaient penchés sur une immense carte, posée sur la table centrale. Tous étaient silencieux. La détresse et, n’ayons pas peur de le dire, la peur de lisait clairement sur le visage de deux d’entre eux. Le troisième, le plus petit, n’avait pas peur. Ou du moins ne le laissait-il pas voir. Il leva la tête avant même que le garde n’ait pu prononcer un mot.
« Monsieur l’Empereur, l’espion est ici, et tient à vous parler.
- Qu’il parle, répondit le petit homme. Mais que tout le monde garde en mémoire qu’il s’agit d’un traître, et non d’un espion. »
L’intéressé parut surpris d’un tel accueil, et resta curieusement muet pendant quelques très longues secondes. Le garde à côté de lui l’encouragea d’un coup de coude.
« Hmm… Monsieur… je vous ramène des nouvelles des armées prussienne et britannique, bredouilla le traître dans un parfait français, quoique teinté d’accents d’outre-manche. Les hommes de Wellesley sont à la frontière et ils…
- Peu m’importe où ils se trouvent, dit l’empereur tout à fait calmement. Tout ce que je veux savoir, c’est combien ils sont. »
L’anglais était franchement impressionné. Comment une personne de si petite taille pouvait-elle vous faire sentir si minuscule ? Sentant tous les regards braqués dans sa direction, il surmonta l’angoisse qui lui paralysait la mâchoire, et, non sans se demander si il n’était pas encore trop tard pour mentir, consentit tout de même à répondre.
« Blücher a mobilisé 116 000 hommes à Namur. Les hommes du duc de Wellington sont eux près de 95 000. Tous parfaitement armés et entraînés, termina-t-il en se sentant obligé de rajouter un : Monsieur… »
Les mines des généraux de l’empereur, déjà creusées par l’angoisse, affichaient très clairement à présent la détresse la plus profonde. L’empereur leur accorda un regard, puis se tourna à nouveau vers son interlocuteur.
« Ce sera tout, traître. L’empire français te remercie de ton geste, bien que parfaitement honteux envers ta patrie. »
Encore une fois, le visage blanc montrait à quel point son propriétaire se sentait perdu, et, ne sachant comment réagir, il se laissa guider sans ajouter un mot par le garde vers l’entrée de la tente.
A l’intérieur, le silence s’installe à nouveau parmi les trois hommes. Puis l’un d’entre eux, peut-être celui qui avait le visage le plus blême, se mit à bredouiller :
« Monsieur… Ils sont largement plus de 200 000… Nous en avons moins de la moitié… »
Comme il n’arrivait plus à échapper un son de sa bouche, l’homme à sa droite lui vint en aide :
« Il serait peut-être préférable que nous évitions la bataille, monsieur… un simple repli, une rémission. Et plus tard, une fois notre…
- Silence ! J’ai besoin de temps ! Du temps pour réfléchir… »
Les trois hommes n’osaient plus respirer.
« Sortez ! Sortez tous ! »
Ils baissèrent la tête, personne n’aurait pu dire s’il s’agissait de honte ou de soumission. Au moment de quitter la tente, le petit homme interpella un de ses généraux.
« Général Dumont, restez ici. »
Ce dernier s’exécuta, et se rapprocha de la table.
« Nous n’avons clairement aucune chance de remporter la victoire. Je m’étais préparé depuis longtemps à cette alternative. »
Il posa sa main sur son cœur. Dumont reconnut ce geste que tous trouvaient énigmatique. L’empereur continua :
« Jamais je ne laisserai mes guerriers perdre à la bataille. Jamais. Général, vous me connaissez bien. Vous savez que je ne laisserai jamais la victoire à mes adversaires, quoi que cela en coûte. Et je ne l’offrirai pas pour tout l’or du monde à ces CHIENS D’ANGLAIS ! »
Le général ne frémit même pas, et restait impassible. Il continuait de fixer la main de l’empereur, qui se dirigeait vers l’intérieur de son manteau.
« Quitte à perdre mon armée, autant que ce soit de ma main. »
Enfin il sortit de sa poche, endroit si mystérieux, un objet brillant. Une fiole.
« Ceci est un poison extrêmement efficace que j’ai ramené d’une de mes campagnes en inde. Il endort et tue presque instantanément. Prenez-le et mélangez-le à la soupe des troupes demain.
- mais, Monsieur…
- Cette quantité n’est bien sûr pas suffisante. Vous en trouverai dans le coffre (il pointa une masse sombre au fond de la tente). Ceci, je le gardais pour moi… Prenez et allez vous-en. J’ai… j’ai besoin de me reposer »
Il avala le contenu de la fiole d’un trait. Dumont avait presque les larmes aux yeux, mais obéit. Il ouvrit le coffre et trouva des pleins flacons d’une poudre étrangement noire. Avant de quitter les lieux, il jeta un dernier regard en direction de son Empereur. Il était allongé sur sa couche, et ne disait plus un mot. Le général se résigne à sortir, non sans secouer la tête dans un désespoir le plus profond.
Le petit homme attendit que son bras droit ne soit plus présent, se leva et cracha ce qu’il gardait dans sa bouche. Il but dans un broc et cracha à nouveau. Se rendant à l’entrée de ses quartiers, il scruta son camp. Une lumière brilla dans la tente de ravitaillement.
Alors, Napoléon apprêta son cheval, et, dans la plus grande discrétion et sans un mot, il quitta le camp dans la nuit. »

Voilà, c’était ma première lecture publique. Mon premier écrit. Ce n’était pas vraiment une nouvelle, pas vraiment le début d’un roman. La personne qui me l’avait commandé appelait ça un « devoir d’Histoire ». Bien que, selon cette même personne, mon texte n’avait rien du devoir demandé. Mon auditoire se trouvait être une classe de première totalement anonyme dans un lycée non moins anonyme. Et mon comanditeur était mon professeur d’histoire, qui se tenait à côté de moi, les mains sur les hanches, avec une mine furieuse.
Seul devant tous ces yeux effarés, dos au tableau, je me sentais un peu seul. Comme personne ne dit rien, je me sentis l’obligation d’ajouter un :
« Fin. »
Le prof, ou plutôt LA prof se rapprocha de moi et me saisit mon feuillet des mains. Je rougis. Mlle Lanvaux. Mon premier véritable Béguin. Elle faisait partie de ces femmes qui représentent au grain de beauté près un des fantasmes masculins. La stricte sexy avec des petites lunettes. Ne le niez pas, messieurs, vous aussi vous en avez rêvé. Et moi, petit veinard, je voyais ce fantasme ambulant quatre fois par semaine. Et la savoir en colère, à quelques centimètres de moi, me mettait dans un état indescriptible.
« Voilà donc ce que nous a pondu Monsieur Damon, commença-t-elle. »
Quelques élèves pouffèrent. Moins pour l’humour de la remarque, qui avouons-le était quelque peu inexistant, que pour afficher leur total et dévoué accord envers l’enseignante contre l’adversité. En l’occurrence, moi.
Tous ne réagissaient pas de la même façon. Plusieurs lycéennes, je le voyais bien, me dévoraient des yeux. Je remarquais pour la première fois le pouvoir attractif que détenait l’écriture auprès de la gent féminine. Un autre facteur entrait une jeu, bien connu des séducteurs en herbe, et il avait pour nom « faire le malin devant la prof ». Il marchait à tous les coups. Mais je me fichais éperdument de ces quelques élèves à la mine rêveuse, gribouillant déjà des équations avec mon prénom au milieu d’un cœur proprement dessiné au stabilo rose. Pourquoi se soucier d’elles quand vous aviez mlle Lanvaux, la secrétaire de charme, fronçant les sourcils par votre faute…
« Voilà ce que me rend Monsieur Damon, quand je demande un résumé de la bataille de Waterloo… Bien entendu je ne reviendrai qu’à peine sur le fait que ce qu’il y a dans ce torchon ne relève au mieux que de l’absurdité sans nom. »
Mlle Lanvaux, prof d’histoire/Géographie, aspirante à devenir prof de Français, adorait faire de longues phrases, comme préparées la veille. Je la soupçonnais de le faire, d’ailleurs. Je pense que c’est également une des raisons qui me faisait perdre mes moyens en sa présence.
« Seul les noms des généraux anglais et leur nombre a une quelconque vérité historique. Le reste… qu’en dire ? Et ce général Dumont… Vous êtes bien conscient, monsieur Damon, que je vous demandais des faits, des dates, des lieux. Et que tout ceci, tout cet assemblage de mots inutiles, n’a proprement jamais eu lieu.
- Oui, répondis-je en souriant. Je sais bien que ce n’est pas vrai. Mais ça aurait pu… »
Je me tournai vers l’assemblée, et fixai Natasha, celle dont l’établissement entier était amoureux. Elle me fit un clin d’oeil et un sourire des plus sous-entendus. Cela ne me fit ni chaud ni froid. Je me retournai vers la femme de mes rêves pour boire à nouveau ses douces paroles.
« Encore une horreur de cet acabit et je vous fait mettre dehors Damon ! Vous m’entendez ? Alors non seulement vous écoperez d’un 4 sur 20, pour les quelques informations justes et pour, dirons-nous, le style, mais en plus vous irez sur le champ rendre une visite de courtoisie au proviseur ».
Alors elle aimait mon style… Ma journée, si mal commencée, commençait à prendre des proportions agréables. Elle me jeta de la salle. J’étais aux anges. Ses courbes enrubannées de son tailleur strict hantaient encore mes pensées alors que je me rendais au bureau du directeur.
Arpentant les couloirs, je me remémorais mon écrit, qui pendait dans ma main. Je me demandais comment l’améliorer, les quelques phrases en plus ou en moins qui auraient été si brillantes que cela aurait mis mlle Lanvaux à mes pieds. Je me félicitai tout de même un peu, avoir fait craquer cinq filles environ dont une Natasha, pour une première lecture, cela s’avérait être une belle performance.
Mon visage se fit un peu plus sombre quand j’arrivai devant la porte du proviseur. Ce n’était ni à cause de l’entretien que j’allais passer, ni même la peur de me voir affublé d’une punition stupide (ce qui pourtant, serait le cas)… Allez comprendre les jeux d’associations de l’esprit humain, mais je passais du clin d’œil ravageur de Natasha, encore tout frais dans ma mémoire, au souvenir un peu plus douloureux de ma mère pleurant le matin même avant de partir au lycée.
Je regardai un moment les lettres carrés gravées sur la plaque imitation or de la porte du principal. « Monsieur Larrieu – Proviseur ». Je frappai et entrai même avant d’avoir entendu une réponse.